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Interview

François Méchain, des étudiants, une œuvre

Rappel du projet : un groupe d'étudiants en Arts plastiques de l'université de Bordeaux 3 est impliqué, au côté de François Méchain plasticien, sculpteur et photographe, dans la création d'une œuvre plastique au Jardin Botanique, entre le 25 et le 30 mars 2008.

L’artiste, l’enseignant, les étudiants, paroles croisées

groupe de gensAprès un repérage du lieu sur lequel sera érigée l’œuvre, le groupe d’étudiants en Master 1 ainsi qu’Hélène Sorbé et François Méchain ont rencontré Elsa, journaliste-stagiaire envoyée par Sud-Ouest dans la salle de conférences du Jardin Botanique. Durant une heure se sont échangés questions, réponses, points de vue divers dans une ambiance chaleureuse et décontractée. 

Sud Ouest : comment est né le projet Aller-simple ? Pouvez-vous me parler de sa genèse ?

H. Sorbé : Il y a deux ans, avec la réforme LMD, le Master s’est vu divisé en deux semestres : le premier théorique avec différentes matières et des examens, le deuxième consacré à la rédaction du mémoire et à un enseignement nommé Expérimentation et création. L’an dernier, plusieurs projets de création plastique ont eu pour cadre et pour thème le jardin. Cette année, je souhaitais poursuivre cette « politique hors les murs » de l’université avec des étudiants de Master 1 aux pratiques diverses. J’entretenais par ailleurs une correspondance avec François Méchain qui est également enseignant à l’école d’art de Saint-Etienne et aime travailler avec les étudiants. Ce projet est extrêmement enrichissant dans la mesure où il allie pratique artistique et recherche documentaire. Il prendra la forme d’un workshop, un chantier qui s’étalera sur une semaine.

Sud Ouest à F. Méchain : comment intégrez-vous les étudiants à votre pratique ?

un homme regarde à travers un cadre videF. Méchain : Professeur aux Beaux-Arts depuis trente ans, la pratique de l’enseignement m’intéresse. Nous mettons les étudiants dans des conditions totalement professionnelles en termes d’emploi du temps, d’exigence de monstration conceptuelle, de communication, de gestion matérielle et économique. Certains s’occupent de la gestion, des relations publiques, des recherches, des traces photographiques… Chacun apporte sa pierre pour construire une œuvre qui a du sens. Si j’ai proposé le thème de l’esclavage, les élèves m’ont fait part de leurs points de vue, leurs questionnements, leurs problèmes ou impasses parfois et ont fait évoluer ce point de départ.

Sud Ouest : pourquoi le choix d’une œuvre pour faire passer un message ? N’avez-vous pas peur de certaines réactions d’un public néophyte qui ne comprendrait pas le sens du projet ?

F. Méchain : Nous cherchons à élaborer un questionnement à la fois conceptuel et plastique. Aujourd’hui, dans un monde multipolaire marqué par les déplacements des savoirs, nous ne pouvons que nous interroger sur la mixité sociale, raciale, culturelle. L’art permet de soulever des questions sans forcément apporter des réponses. L’art ne peut être qu’engagé. Selon Robert Filliou, « L’art, c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » L’image est puissante et parle de l’esclavage. La taille monumentale permet de questionner et d’interpeller, de déclencher une pensée politique au sens large du terme : respect et écoute de l’autre.
La volonté d’être explicite et d’éloigner tout hermétisme nous pousse à entreprendre un travail de médiation culturelle. Durant l’élaboration de l’œuvre, nous serons près du public pour répondre à leurs questions et leur raconter notre histoire.

Sud Ouest : quelle est votre intention : dénoncer, faire passer un message ?

tatut Toussaint LouvertureF. Méchain : Dans chacun de mes projets, je travaille in situ sur des lieux et leur histoire. Bordeaux a été un port négrier au XVIIIème siècle et s'est enrichi grâce au commerce triangulaire et aux esclaves parqués dans les cales des navires. Or, cet épisode est resté trop longtemps dans l’ombre. Aujourd’hui, un buste de Toussaint Louverture près du Jardin Botanique rend hommage au père de la révolution haïtienne. Nous devons prendre en compte dans les composantes du projet, le lieu des quais et son architecture spécifique, le fleuve comme vecteur et la forme du navire.

Sud Ouest aux étudiants : quel intérêt portez-vous quant à ce projet, en quoi celui-ci vous concerne sur le plan pédagogique et professionnel ?

une étudiante observe un paysage à travers un cadre videCéline : L’idée de travailler avec un artiste m’a tout de suite enthousiasmée. Pratiquant la photographie tout en menant une recherche théorique sur cette technique, j’ai intégré le groupe et suis responsable du rendu image.


Elisabeth : 
Etant attirée par l’enseignement et le journalisme culturel, j’ai pu voir d’une part  la genèse d’un projet et son élaboration progressive et d’autre part effectuer un stage à la revue Le festin et faire le lien entre l’université et le monde de l’information en rédigeant un article intitulé « L’université hors les murs. » 

Emilie : Outre la spécificité et la complémentarité des tâches, c’est surtout l’ouverture sur le monde professionnel qui m’a séduite et la possibilité de se constituer un réseau en cherchant des partenariats au niveau de la presse, desmusées, de la mairie.

Hélène Sorbé : Ce projet nous conduit également à un questionnement actuel d’ordre sociologique. 

Amandine / Julien : En cherchant des contenants destinés à réaliser l’œuvre, nous avons été confrontés à des réalités inattendues. Les hangars du Fret situés près du Jardin Botanique renferment des amas de caisses et autres déchets, objets dangereux à proximité de gens du voyage qui vivent dans desconditions d’hygiène déplorables. En récupérant des containers avec l’aval de la CUB, nous pouvons désencombrer le lieu ; de plus cette opération le transforme en un lieu ressource.

Sud Ouest : est-ce-que vous pensez que cette œuvre va être accessible au public ? L’art contemporain n’est-il pas élitiste d’une certaine manière ?

3 personnes regardent en hauteurF. Méchain : Nous cherchons avant tout à produire du sens. Pour que les spectateurs ne disent pas : « c’est n’importe quoi », nous leur mettons à disposition textes et traces photographiques pour qu’ils suivent le cheminement de notre pensée et de notre mise en forme plastique. Nous nous adressons à l’historien de l’art comme au simple passant. Nous ne jugeons pas mais soulevons des questions.

Sud Ouest : est-ce-que derrière ce sujet de l’esclavage ne se profilent pas d’autres questions plus larges ?

F. Méchain : Aujourd’hui,nous devons toujours « gratter » un lieu et nous poser des questions. Le musée de La Rochelle par exemple porte le nom d’un esclavagiste. L’esclavage peut revêtir des formes plus modernes et pose la question du rapport à autrui.

Sud Ouest : quelle forme prendra l’exposition, quels lieux investira-t-elle ?

H. Sorbé :L’exposition prendra une forme itinérante : au Jardin Botanique sera construite l’œuvre tandis que la salle d’exposition des bâtiments administratifs présentera les croquis, photographies et recherches. Au mois de mai, la Maison des étudiants accueillera les œuvres de F.Méchain et du FRAC : Henri et MarinetteCueco, Richard Long, Hamish Fulton, Paul-Armand Gette, etc. Le travail de recherche relatif à ce projet donnera lieu à l’édition d’un livre par les Presses Universitaires de Bordeaux. Certains étudiants préparent la confection de t-shirts et de badges. Cette expérience met à l’épreuve leurs acquis et ouvre des portes sur de nombreux secteurs professionnels. 

Cet entretien croisé a fait l'objet d'un article dans le journal Sud Ouest le 18 mars 2008 (édition Bordeaux).